Discours de Ragip Zarakolu délivré lors de la réception du prix de la Liberté de Publier

 

 

Nous pouvons définir la Turquie comme un pays en transition, de l’autoritarisme à la démocratie, de "l’état de sécurité nationale » à un état démocratique de citoyens libres et égaux, un processus qui a cours depuis un siècle.

2008 Report on Freedom of Expression in Turkey Au cours de la guerre froide, les forces armées des pays pro-américains firent face à des ennemis extérieurs, mais aussi à de prétendus ennemis intérieurs. Dans les années 1960 et 70 un nouveau type de coup d’Etat militaire a balayé le monde. L’Argentine, le Chili, l’Indonésie et la Turquie ont connu une sorte de génocide, en ciblant les différentes sections de la gauche. Les militaires ont pris le pouvoir de l’État, en essayant une ingénierie sociale dévolue à mettre en place tout un système politique.

En utilisant un modèle de sécurité nationale perfectionné en collaboration avec le Pentagone, des Conseils de Sécurité Nationale ont été créés dans les États clients des Etats-Unis, et ces Conseils trouvèrent leur la forme la plus aboutie en Turquie. Là, le Conseil de Sécurité Nationale est devenue la plus haute instance politique décisionnelle, avec la participation d’une hiérarchie militaire autonome. Il a même eu sa propre Constitution secrète, le Document de Politique de Sécurité Nationale, connu sous le nom de Livre rouge.

À l’instigation de l’armée, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan a supprimé « l’ultra-nationalisme » et le « racisme » de la liste des menaces définies par le Livre rouge, ouvrant la porte à un nationalisme agressif et à la légitimation de la violence extrémiste. Des théoriciens de la conspiration ont alimenté une vague de paranoïa nationaliste en tant que sous-produit de la guerre psychologique. Les programmes télévisés ont prôné le racisme et la violence, créant un nouveau modèle de société.

Bien que décrit comme un défenseur intrépide de la laïcité, l’État soutient une forme de laïcité où la plupart des clercs peuvent prétendre à un salaire de fonctionnaire. Les institutions non-musulmanes dirigées et soutenues par des citoyens turcs ne bénéficient pas de ce soutien.

Ces "menaces" sont créées et exagérées par un militarisme obsolète afin de contrôler la société. Le site Internet de l’Etat-major - dont l’un des principaux objectifs est de nier le génocide arménien de 1915 - indique les missionnaires chrétiens sur la liste de ses menaces. Ils considèrent les fondations grecques orthodoxes et arméniennes, pourtant dirigées par des citoyens turcs, comme une menace à la sécurité nationale.

Certains tribunaux ont même jugé comme « institutions étrangères » des organisations turques non musulmanes. L’ancien président Ahmet Necdet Sezer a opposé son veto à un projet de loi réformant la loi turque sur les fondations, en objectant que cette réforme privilégiait les « étrangers ». Le Patriarcat grec, qui assure la direction spirituelle de la minorité chrétienne grecque en Turquie, est accusé de diriger un « nouveau Vatican ».

Le Sous-Comité secret aux minorités, créé par le gouvernement d’Ýsmet Ýnönü en 1961, a contribué à ouvrir la voie à la vague de répression contre les minorités. Ça a marché. La minorité grecque florissante de la ville d’Istanbul est tombé à 1900 personnes aujourd’hui.

Chaque année, une nouvelle école ou église minoritaire est contrainte de fermer. Même les communautés occidentales protestantes et catholiques sont confrontées à des obstacles pour enregistrer et ouvrir des lieux de culte dans ce pays prétendument laïc.

Les groupes ultranationalistes de Loups Gris ont commis des attentats à la bombe contre le Patriarcat grec, et de groupes nationalistes soi-disant de gauche ont attaqué des Protestants. Ces attaques ne nécessitent pas d’être explicitement commanditées. Les nombreuses organisations racistes et nationalistes feront de toute façon ce qui est attendu d’elles.

Je pose la question : Est-ce que les objections à l’encontre du rapport de Hrant Dink sur les origines arméniennes présumées de Sabiha Gökçen, fille adoptive de Kemal Ataturk, ont été portées par coïncidence ? Est-ce que les menaces à l’encontre de la des populations assyrienne et syriaque de Turquie suite aux nouvelles allégations de génocide contre leur communauté à la fin de l’ère ottomane ont été une coïncidence ? Est-ce que la récente série d’attaques contre des religieux catholiques est une coïncidence ? Pourquoi les protestants et les Allemands en Turquie font tout à coup face à une suite de harcèlements liés à la pratique de leur culte ?

Tout un état d’esprit a été forgé sur le concept de "une nation, une religion, une secte" et sur une ère régie par « un parti ». Qu’est-ce que tout cela a à voir avec un État qui prétend être laïc ?

Nous devrions regarder le tableau d’ensemble et le large éventail d’événements encouragés par l’armée secrète organisée par l’OTAN après la Seconde Guerre mondiale. Formées par les États-Unis et les forces spéciales britanniques, les unités « Stay behind » [ndt : rester derrière] - commandos équipés pour rester derrière les lignes d’attaques suite à une agression soviétique qui n’est jamais venue - se sont par substitution liées à des réseaux terroristes d’extrême droite afin de cibler des menaces internes imaginaires venant de la Gauche.

Bien qu’elles furent décriées comme des factions conspiratrices et terroristes à la fin de la guerre froide par le premier ministre italien Giulio Andreotti et par d’autres dirigeants européens, ces unités ont continué d’opérer en Turquie contre les rebelles kurdes et la communauté de Gauche.

C’est seulement après l’intervention militaire russe dans le voisinage de la mer noire, en Géorgie, qu’Ankara a enfin pris des mesures pour démanteler son dernier et embarrassant héritage de la guerre froide et de son l’adhésion à l’OTAN, la force de contre-guérilla Ergenekon.

Il n’y a pas de coïncidences. Un esprit profondément militariste possède des racines profondes. La Turquie a perdu son équilibre politique après l’anéantissement de la gauche par la junte militaire. L’existence même de la Gauche dans ce pays dépend de la solidarité internationale.

Malheureusement, depuis le 11 Septembre 2001, des pouvoir accrus ont été conférés aux lois anti-terroristes de sûreté de l’État - comme en fait, dans de nombreux pays - afin de restreindre la liberté d’expression.

Notre maison d’édition, Belge International Publishing, a été pris pour cible en vertu de lois antiterroristes lorsque nous avons publié des livres sur la question kurde et le génocide arménien. Des livres critiquant la terreur d’État et condamnant le terrorisme ont été accusés en vertu de loi anti-terreur.

Le gouvernement Erdogan a réformé la loi anti-terreur en 2004, supprimant une clause qui contrôlait la presse d’opposition. Mais en 2006, le Conseil National de Sécurité a exigé que la clause soit rétablie dans une forme plus stricte.

Maintenant, des publications kurdes et d’opposition sont réduites au silence pour une année dans l’attente du début de leurs procès. Les droits des avocats de la défense sont restreints. Les journalistes emprisonnés sont envoyés dans des quartiers d’isolement où ils ont moins de droits que les criminels « ordinaires ».

Tel que rapporté par le rapport 2007 de l’Association turque des Editeurs, les titres Özgür Gündem, Atilim, Birgün et Evrensel, les radios Radio Libre et la Voix de l’Anatolie et les périodiques Özgür Halk, Yürüyüs et Kaos GL ont été interdits et certains ont même été confrontés à des raids des forces de sécurité.

Haci Orman, l’éditeur de la revue Sanat ve Hayat et président de BEKSAV, une institution pour l’art et la culture, a été menacé et arrêté. Environs 600 accusations distinctes ont été portées contre Özgür Gündem et son rédacteur en chef Hasan Bayar condamné à près de six ans d’emprisonnement.

Comme nous le mentionnons aussi dans notre Rapport 2008 sur la liberté de l’édition, les articles 8 et 7.2 de la loi anti-terreur ont été particulièrement dirigés contre les médias. Le journal Alternatif a été interdit pendant un mois une semaine après son ouverture. Le même sort attend le journal Išči-Köylü (travailleurs-paysans).

Les effets négatifs de ces clauses restaurées et renforcées de la loi contre le terrorisme sont devenu de plus en plus clair, même à ceux qui avaient fermé leurs oreilles aux avertissements de l’Association Turque des Editeurs.

Même des titres de la presse dominante tels que Hürriyet et Radikal ont eu affaire avec la loi anti-terreur pour des entrevues qu’ils ont publiées. Pendant ce temps Füsun Erdogan, rédacteur en chef de Radio Free et quatre employés de Atilim, sont accusés d’appartenance à une « organisation illégale ».

Bien que Vedat Kursun, rédacteur en chef du seul quotidien turc de langue kurde, Welat, ait récemment été libéré, le rédacteur en chef de la revue Odak n’a lui pas été libéré, bien qu’il souffre d’une maladie en phase terminale. Et Ali Turgay, rédacteur en chef du journal du Septième Jour, a été arrêté en raison d’une déclaration faite à la cour judiciaire de Besiktas Cour judiciaire. Il est accusé "d’avoir aidé et encouragé une organisation illégale ».

Mais dans le Monde, des groupes de pression en faveur de la liberté d’expression critiquent la Turquie sur la loi anti-terreur et sur sa limitation abusive de la liberté d’expression. La Cour de justice européenne a confirmé les recours contre les condamnations des éditeurs de médias d’opposition en vertu de la loi anti-terreur.

Comme nous l’avons dit dans notre Rapport 2008, l’étroitesse d’esprit des interprétations de l’article 215 du Code pénal turc, qui érige en infraction l’éloge d’un criminel ou un acte criminel, rend difficile la publication de documents relatifs au 40 dernières années de l’histoire politique turque.

Bien que l’interdiction des livres soit devenue rare, les écrits recueillis par Çayan Mahir, un jeune chef de file de 1968 et de son « chants révolutionnaires », tous deux publiés par les Editions Su ont été interdits de publication. Une collection similaire des Editions Bora a été interdite de publication en 2004.

L’écrivain Haluk Gerger a été emprisonné pour un exposé qu’il a donné sur Gezmis Deniz, un jeune héros de 68. Temel Demirer est actuellement en jugement pour avoir parlé à un groupe de Tunceli sur Kaypakkaya Ibrahim, un autre jeune leader de l’époque. Une autre affaire contre le même auteur - en raison de son discours à la cérémonie de Hrant Dink - est actuellement suspendu à la suite de la modification apportée à l’article 301.

Après que l’ancien parlementaire Mahmut Ahnak ait été emprisonné pour avoir proposé que les rues de la ville de Kars portent le nom figures de Gauche et de militants pro-kurdes, nous avons été heureux d’apprendre qu’un parc de Diyarbakir a été baptisé du nom de l’éditeur Ayse Nur Zarakolu [ndt : l’épouse décédée de Ragip Zarakolu].

Cependant la décision a été infirmée par le gouverneur de Diyarbakir, au motif qu’elle avait été emprisonné, même si Ankara a déjà accepté de payer une indemnisation après que la Cour européenne des droits de l’homme ait statué qu’elle avait été injustement condamnée.

Il ya des victoires. Après qu’Hayat TV ait été fermée par ordre de l’ORTF turque en juillet, une protestation par des écrivains et des intellectuels a abouti à la levée de cette interdiction en août.

Mais cela ne suffit pas. Le cœur du problème se trouve dans le règlement de la question kurde, une question pour laquelle les militaristes n’ont jamais cherché un règlement politique pacifique, et pour laquelle le respect des droits de l’homme est le principal obstacle à la résolution du « problème » !

Trouver un règlement politique juste pour le problème kurde briserait les moyens militariste de contrôle de la société. La guerre contre les Kurdes constitue la justification de l’armée perpétuer leur ingérence politique, une politique qui convient aussi au Premier ministre Erdogan.

L’armée tolère l’islam politique en contrepartie de l’acceptation de la lutte contre le terrorisme et les lois autoritaires de l’Etat policier. Cela lui laisse toute liberté à l’intérieur et à l’étranger pour cibler les "ennemis intérieurs", y compris les intellectuels progressistes tel l’historien Taner Akçam actuellement aux États-Unis et aux Pays-Bas.

Nous ne montront pas suffisamment de solidarité avec les médias kurdes, en reconnaissance des menaces et des pressions qu’ils endurent.

Alors, pour montrer cette solidarité, j’ai accepté le poste honorifique de rédacteur en chef du journal Alternative, afin de montrer un soutien à la liberté d’expression et au droit d’exprimer librement des opinions sur la question kurde.

Et, par conséquent, j’ai été convoqué par le procureur de la Cour des crimes graves à la fin du mois d’août en raison d’éventuelles violations de la loi anti-terreur.

Vous en saurez bientôt plus.

Ragip Zarakolu

 

Publié sur http://armenews.com le 28 septembre 2008 par Stéphane/armenews

 

 

 

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