DR  Ali KILIC                       

             

SUR L’EXPOSITIOND’ISMAIL KHAYAT OU TRAJEDIA KURDA -  ANFAL-HALABJA  

 

 

Ismaïl KHAYAT 

 En entrant à  l’exposition du peintre  Ismail Khayat à l’Institut Kurde de Paris, je me suis arrêté  devant l’un de son tableau. Dans un premier temps  j’ai pensé á l’Enfer  de Dante interprété par Rodin  qui s’est trouvé au fond du tableau d’Ismail . Je voyais une autre explication du monde  de l’artiste kurde. J’ai imaginé  l’introduction de la Divina Commedia que  j’avais traduit en kirmancki et j’avais lu chez  Dante  à Florence  lors ma visite en 2004.

« Nel mezzo del cammin di nostra vita 

mi ritrovai per una selva oscura, 

ché la diritta via era smarrita

Ahi quanto a dir qual era è cosa dura,

esta selva selvaggia e aspra e forte

che nel pensier rinova la paura

Tant’è amara, che poco è piú morte;

ma per trattar del ben ch’i’ vi trovai,

dirò de l’altre cose ch’i’ v’ho scorte' »

 

 Je me   suis retourné  et Keke Ismail était en face de moi, je lui ai posé ma  question  imaginaire. Il m’a assuré.

Mais  nous allons  á l’ enfer Kurde  entre Dante, Virgile et  Ismail.Bien qui n’est inspirée de la tradition mythologique comme Dante et Virgile, mais de la réalité tragique des Kurdes disparus ou vivants. Le poète italien Dante Alighieri (1265-1321) raconte dans sa Divine Comédie, (1306-1321), la visite qu’il aurait accomplie dans l’enfer, guidé par Virgile.  Dante  cite  Virgile de l’Epopée Aeneas, où Virgile interprète   Dehaq  qui dévore les enfants des Mèdes  enceintes des kurdes  dont les masques d’Anfal  relèvent  la vérité  historique de notre époque  sur la disparition de 182.000 kurdes  nous conduit à l’enfer Kurde  interprété par Ismail Khayat. Une question se pose : Quel rapport établir  entre la vérité   et  la tragédie kurde interprétée par l’artiste  Ismail Khayat  ? Quel rapport établir entre  l’enfer  Anfal ou Halabja d’Ismail et  de celle  Guernica de Picasso ou  avec  Dante et Virgile ? Quel est son style et sa forme artistique ?  Pouvons nous parler d’une esthétique  spéciale   d’Ismail ? Si oui, quel est le fondement  gnoséologique et philosophie  de cette  esthétique ? Si non, quelle est    la tragédie  des œuvres d’Ismail  Khayat?

" Aucun tableau ne révèle mieux à mon avis l'avenir d'un grand peintre, que celui de M Delacroix, représentant le Dante et Virgile aux enfers. C'est là surtout qu'on peut remarquer ce jet de talent, cet élan de la supériorité naissante qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le reste. » Mais  à mon avis aucun  tableau  ne révèle  mieux l’avenir des kurdes, que celui   d’Ismail que  la tragédie de Halabja et celle d’Anfal. Il est vrai que  Dante et Virgile, conduits par Caron, traversent le fleuve infernal et fendent avec peine la foule qui se presse autour de leur barque pour y pénétrer. Le Dante, supposé vivant, a l'horrible teint des lieux; Virgile, couronné d'un sombre laurier, a les couleurs de la mort. Mais la mort d’Anfal  dont les kurdes ont fait l’objet  comme d’autres tragédies kurdes. Mais  les objets  des  tableaux d’Ismail ce sont des  Kurdes malheureux. 56 tableaux sur la Tragédie de Halabja et 70 tableaux  sur  ANFAL. Chaque tableau est un élément de la vie tragique du peuple Kurde qui dépasse l’imagination humaine et la souffrance de Halabja est  au delà des frontière de Guernica de Picasso. Dans les  tableaux d’Ismail nous constatons  son point de vue personnel, spécial basés sur une  vision artistique. Dans les tableaux inspirés de la poésie de Dante ‘ Les malheureux, condamnés à désirer éternellement la rive opposée, s'attachent à la barque : l'un l'a saisit en vain, et, renversé par un mouvement trop rapide, est replongé dans les eaux ; un autre l'embrasse et repousse avec les pieds ceux qui veulent aborder comme lui ; deux autres serrent avec les dents le bois qui leur échappe. Il y a là l'égoïsme de la détresse, le désespoir de l'enfer. dans ce sujet, si voisin de l'exagération, on trouve cependant une sévérité de goût, une convenance locale, en quelque sorte, qui relève le dessin, auquel des juges sévères, mais peu avisés ici, pourraient reprocher de manquer de noblesse. Le pinceau est large et ferme, la couleur simple et vigoureuse, quoique un peu crue. ». Mais dans les tableaux d’ismail, les ombres des disparus  sont des  réalités tragiques d’ANFAL et d’Halabja.

"L'auteur a, outre cette imagination poétique qui est commune au peintre comme à l'écrivain, cette imagination de l'art, qu'on pourrait appeler en quelque sorte l'imagination du dessin, et qui est tout autre que la précédente. Il jette ses figures, les groupes et les plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de Rubens

La vie  d’Ismail  Khayat

 Le peintre  kurde  Ismail Khayat  est né en 1944 à Khanaqine au Kurdistan Sud. Fils  de  Mohammad Sallah, un artisan   des  tissus connu appartient á la Tribut de Delo.L’ atelier de son père était le lieu de  la première rencontre avec l’art  pour Ismail.. «  J’ai observé  quand mon père travaillait ». me dit-il. Dans ses yeux je voyais  la même image du passé triste, pleine de misère des kurdes. Sa mère  Menica  fait partie de la  tribut  Zenginie, elle était  la mère de  quatre garçon et trois filles qui vivent au Kurdistan Sud.  Dans la  madrasa de  Pachakopi, Ismail avait  suivi ses études pendant douze ans. Sa  langue maternelle est le dialecte local de  Xanakini, proche au dialecte Kermânchâh. En 1965 - devient membre de l’Association des artistes irakiens. En 1966 il obtient le  diplômé de l’Ecole des enseignants - Baakouba.  En 1980 - adhère à l’Association internationale des artistes. En  1991 - se retire de l’Education nationale après 24 ans de service. En 1992 - année suivante, il prend la direction du département de peinture du ministère de la Culture du Kurdistan.  1998 - il est Inspecteur des Arts plastiques à Sulaimani. Il est le père des deux enfants. Hasaré  et Heyas.

Ses Activités artistiques

33 expositions personnelles à Bagdad, Sulaimani, Erbil et Duhok et plus de 60 expositions de groupe à Bagdad, Mossoul, Basrah, Sulaimani, Erbil et Duhok.

 Il a participé à des expositions internationales en Syrie, Jordanie, Japon, Suède, Russie, en Corée du Sud, en Europe de l’Est et en France. Il est invité par l’Institut kurde de Paris en 1993 pour l’exposition « Les peintres de l’Anfal ». On peut trouver ses oeuvres au Japon, Norvège, Danemark, Autriche, Hollande, Philippines, USA, France, Allemagne, Suisse, Belgique, Angleterre.

Ayant travaillé 24 années comme professeur et inspecteur dans l’enseignement artistique en Irak, il a poursuivi sa carrière d’artiste et monta plus d’une trentaine d’expositions personnelles à Bagdad, Sulaimany, Erbil, Dihok... Il participa à de nombreuses expositions internationales à Damas, Paris, au Japon, en Suède, Russie et Corée du Sud. Vingt cinq de ses œuvres ont été sélectionnées par le musée national d’Irak à Bagdad.

A la fin des années 90, Ismail participa au processus de paix entre les deux factions kurdes avec son projet de peindre la zone frontière entre les deux camps. L’ampleur et la renommée de cette action contribuèrent à la reprise du dialogue entre les deux parties.

Il poursuit actuellement son travail d’artiste en s’intéressant plus particulièrement aux enfants et à leur pratique de l’art. Il a travaillé récemment avec des enfants mutilés de guerre en peignant leurs prothèses et a organisé une action artistique avec des enfants en colorant les berges de la rivière de son village natale.

 Ismail Khayat est invité en France par l’association La pluie d’Oiseaux, association basée à Roubaix qui agit pour la coopération artistique, le mélange des cultures et celui des arts. D’abord présent pour l’inauguration d’une exposition consacrée à son travail à l’Institut Kurde de Paris (exposition qui durera du 31 janvier au 19 février), il sera aussi sur la Région Nord-Pas-de-Calais pour rencontrer divers publics pour partager son expérience d’artiste et d’enseignant des arts.

 

 

 

 

 

 

Ismail animera   des ateliers d’art plastiques avec un public scolaire (dans une école primaire à Killem près de Dunkerque et un lycée de la Bassée) mais aussi avec des enfants hospitalisés avec l’association ludopital . Ces ateliers permettront de continuer son travail sur les pratiques artistiques des enfants et de s’intéresser aux pratiques et aux enseignements de l’art aux enfants en France.

                                                 Ismail Khayat et Picasso



      En ce qui concerne  son rapport á Picasso,  d’abord il convient de dire  que nous trouvons chez  Ismail le thème tragique d'Ugolin, l'un des héros damnés de La Divine Comédie de Dante a souvent inspiré les artistes romantiques ou symbolistes. Ugolin della Gherardesca, tyran de Pise au XIIIème siècle, enfermé par son ennemi, l'archevêque Ubaldini, avec ses enfants et petits-enfants, condamné à mourir de faim après avoir consommé la chair de sa progéniture, et puis, les femmes et les  hommes,les enfants kurdes qui  sont tués par le dictateur Saddam Hussein font l’objet  de sa création artistique Comme  Dante relève une réalité tragique dans sa poésie : "Ainsi les vis-je tous (...) tomber un à un (...) si bien que n'y voyant déjà plus, je me jetai moi-même, hurlant et rampant, sur ces corps inanimés, les appelant deux jours après leur mort, et les rappelant encore, jusqu'à ce que la faim éteignît en moi ce qu'avait laissé la douleur".

La douleur est le thème fondamental d’Ismail pendant  de quarante ans de souffrance Il y a tant de similitudes entre le dessin de 1934 et Guernica qu’il semble certain qu’on soit en présence d’un travail d’importance mais inconnu annonciateur du tableau le plus célèbre de Picasso avec les tableaux d’Ismail Khayat sur la tragédie de Halabja et l’ANFAL. Au fond, le dessin de Guernica, est une déformation du Tableau de Goya, «  Famille Royale ». Dans cette déformation Picasso n’est révolutionnaire, mais il était un révisionniste espagnol.La déformation de l’esthétique de Goya n’à rien avoir avec la lutte  contre le frankisme, Picasso n’a jamais pris d’armes dans la luttre armée contre le fascisme. La question qui se pose est de savoir y-a-t-il un point commun  sur le plan esthetique ? L'esthétique est la théorie de la sensibilité. Elle a essentiellement pour objet d'analyse les rapports entre le sujet percevant et l'œuvre d'art, les catégories utilisées dans le jugement de goût, l'évolution des problématiques artistiques. Mais chez Ismail, l’œuvre d’art  parle directement avec l’individu, donne idée sur la vie du sujet kurde. Picasso restait très secret à propos des significations de Guernica et en aurait seulement parlé de façon cryptée et superficielle. Jusqu’à présent les mystères de ses images ont donné naissance à plus d’interprétations historiques qu’aucun autre tableau dans l’histoire.Il est étonnant de constater que presque toutes les interprétations savantes ne tiennent pas compte des images  de Guernica. Picasso n’a jamais vecŭ Guernica comme Ismail   Anfal et la Tragédie de Halabja.

 

                               

Par ailleurs il ne faut pas confondre théorie esthétique et théorie de l'art un théoricien de l'art se donnant pour but non pas seulement de parler de l'art mais aussi de normer l'activité artistique, de donner à l'artiste des règles assurées pour l'élaboration de son œuvre. C’est le cas d’Ismail Khayat.

Dans cette perspective nous avons choisi de traiter à part des philosophes esthétiques les différents théoriciens de l'art.

Il existe de nombreuses formes d'esthétiques, mais il demeure possible de les regrouper en deux grands ensembles : 1 les théories classiques 2 les théories modernes.  La conception classique porte essentiellement sur l'analyse du concept de " beau " en matière d'art et relie les conceptions morales aux conceptions esthétiques. La conception moderne ne se préoccupe pas uniquement d'élaborer une théorie du beau, elle propose d'analyser l'art sous de multiples rapports et de nombreuses catégories. Elle ouvre son discours à une plus grande prise en compte des catégories artistiques.Je pense que pendant quarante de travail Ismail  n’avait du temps de réflechir  sur ces théories.

  Au fond, les théories de l'art peuvent elles aussi être divisées en classiques et modernes mais nous nous limiterons pour les comprendre à une exposition linéaire et thématique (peinture, théâtre, sculpture) qui vous permettra de bien voir comment se sont opérés les multiples changements en matière de théorie de l'art.

Aujourd'hui, l’art Kurde  établit une relation qui permet d’englober dans une même interaction, dans un même échange, une œuvre, son créateur et le récepteur, le destinataire de ces œuvres d’Ismail au sujet des femmes kurdes disparues ou dans la misère de la guerre donnent   une autre réflexion sur la société kurde actuelle. Le visage des femmes disparus donne  à chaque famille la possibilité de chercher la vérité sur  l’avenir du Kurdistan.

 Les différentes formes d’Ismail   peuvent revêtir cette médiation concrétisent certaines relations entre l’homme et la “nature”, c’est-à-dire entre un esprit humain et son environnement disparu. Une pensée à la fois consciente et inconsciente, individuelle et collective, un esprit libre et imaginatif communique avec le monde extérieur. Mais c’est l’intériorité qui existe  chez  Ismail Khayat. Comme  Hegel, dans son Esthétique, a tenté de définir la transcendance de cette relation en posant a priori, que : “Le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature [puisqu’il] dégage des formes illusoires et mensongères de ce monde imparfait et instable la vérité contenue dans les apparences, pour la doter d’une réalité plus haute créée par l’esprit lui-même.” C’est dans l’esprit  d’Ismail qui tourne le Monde  de Galliléo Gallilée. Sa vision englobe toute une histoire de la misère Mésopotamienne.

                        L'art n’est pas  un jeu avec les apparences sensibles, les couleurs, les formes et les volumes, les sons chez Ismail . Jeu, il l'est de par sa gratuité même. Il est le double inutile du réel, il crée à partir de rien, ou presque, une apparence qui ne prétend pas même nous tromper; jeu plaisant en ce qu'il satisfait nos besoins éternels de symétrie, de répétition et de surprise que Charles Baudelaire considérait comme l'origine de la poésie. Ainsi, à lire Kant, le plaisir esthétique naîtrait moins de l'intensité et de la diversité des sensations que de la façon, en apparence spontanée, dont elles expriment une unité profonde, sensible dans leur chatoiement même mais in conceptualisable. Contrairement  á cette approche l’ouvre d’Ismail peut être interprété du point de vue de esthétique de Nicolai Hartmann.

En art du moins, la forme n'est donc pas un principe étranger au contenu, et qui y serait imprimé du dehors, mais la loi de son développement, devenue transparente. Elle n'est pas pensée par le spectateur, ce qui voudrait dire qu'elle est de l'ordre du concept, et donc étrangère à la perception proprement dite. Autrement dit l'art d’Ismail  Khayat ne se contente donc pas de copier la nature. Pour autant, il ne se détourne pas d'elle, mais remonte jusqu'à la source. Comme  dans la peinture de Cézanne, rappelle Merleau-Ponty, il ne s'agit jamais de la couleur en tant que simulacre des couleurs de la nature, mais de la dimension de couleur, où notre cerveau et l'univers se rejoignent. L'artiste est sensuel, il aime saisir la personnalité propre, le visage des choses et des matières, comme le petit morceau de mur jaune dont parle Proust à propos de Vermeer. C'est justement parce que la nature morte n'est pas la pomme, mais la représentation de la pomme, que pour la première fois je puis la voir au lieu de la penser ou de la croquer, considérer son aspect, et non son essence ou son utilité

Un mot suffira au poète pour unir deux idées en apparence étrangères, en révéler la secrète accointance. Mais quelle poésie  pourra interpréter la misère Kurde  que les élégies de la poétesse Kurde Evin Cicek dans ses Awaza Serpêhatîyan ? La pensée abstraite est unidimensionnelle, n’existe pas chez  la poétesse Kurde. Sas doute   l'art est multidimensionnel. «L'artiste, explique Paul Valéry, a accumulé, au moyen de la matière, une pluralité de pensées abstraites, d'actes simples. Mais une même chose en résulte.» C'est dire que l'art fait crédit à notre intelligence, lui présente d'emblée l'unité radicale du monde qu'elle ne peut quant à elle construire que pas à pas, péniblement, indéfiniment. On dira bien sûr que ce triomphe facile est illusoire, que l'artiste prend l'unité propre de son esprit, ou de son corps, pour la structure du réel, que sa pensée est donc plus magique que rationnelle. On peut même défendre l'idée que l'esthétique naît avec cette déception, qui permet de distinguer l'art, jeu subjectif de l'esprit avec lui même, du sérieux de la philosophie et des sciences.  L'art Kurde, ne peut être considéré comme une réalité à part entière qu'avec sa désacralisation. Le Beau n'est ni le Vrai ni le Bien. Ainsi, l'art naîtrait au moment même où il devient un héritage du passé (Hegel). On peut pourtant, comme Paul Valéry, souligner les affinités du Beau et de la vérité formelle des mathématiques. Une œuvre est un univers fermé, qui vaut en soi, avec ses lois propres; elle constitue le lieu de différentes variations et transformations, analogues finalement aux propriétés d'un ensemble mathématique. Mais n'est-ce pas surtout constater que les mathématiques sont elles aussi un jeu ? Au fond, la vérité kurde n’est pas un jeu, mais elle mathématique au sens Newtonien. L’art  d’Ismail pourra déchiffrer  cette vérité mathématique mésopotamienne.

L'art a, sur le plan éthique, à voir avec l'idée de maîtrise de soi, d'indépendance et de distance à l'égard des passions. Non que l'art ignore les passions, mais plutôt parce qu'il les sublime et les donne à voir (voir Croce). Il ne s'agit pas de nier la foule de nos perceptions et de nos désirs, mais de les intégrer dans un tout, quand ils menaçaient notre unité. À lire Alain, le chant triomphe du cri, la danse de la passion; ces mauvais plis ne sont plus que les touches d'un instrument que nous effleurons librement. La mélopée transforme la peine, qui nous déchire, en un bel objet symétrique. L'œuvre d'art prend au piège les passions, révèle ce qu'il y a en elles d'éternel, en fait la matière d'une sorte de géométrie ou d'algèbre. L'art n'est donc certainement pas effusion passionnelle. Il est affirmation de la liberté du jeu au sein de la passion, par là même distanciation. Comme l'humour, il dépersonnalise la passion, la donne à voir du point de vue d'un être qui lui serait étranger. Ainsi la tragédie nous permet de contempler l'existence des hommes, leur agitation, comme au passé, c'est-à-dire du point de vue des Dieux. Pour autant, nous ne devenons pas étrangers aux passions, par exemple à la peur de la mort. C'est d'elles que le spectacle tire sa puissance de fascination. Aristote est l'inventeur de la théorie de la catharsis, selon laquelle l'art permettrait la purgation, la purge, de nos passions, dans un sens, mais l’art d’Ismail renverse cette logique, la catharsis n’est pas d’autre chose  revivre la tragédie kurde.

Si la notion de "beau" artistique qui a dominé l'histoire de l'art, depuis Platon jusqu'à Hegel a perdu aujourd'hui de sa reconnaissance, l’art kurde  cherche néanmoins toujours à utiliser le monde des sens pour pénétrer dans le monde de l’esprit, ou peut-être même dans celui de l’âme. Ce faisant, l’immanent point derrière le permanent. L'artiste Kurde  tente de prouver que le potentiel humain ne se réduit pas à la transformation, mais qu’il a conquis la dimension de la création. Dans ce sens tourné vers l'esthétique, l'art est une représentation particulière, personnelle, de la nature (entre physique et métaphysique), d'un sentiment, du sacré... mais aussi, tout simplement d'un inconscient surgi spontanément, voire consciemment (hypothèse du profondis).

Mais peut-être faut-il remettre en question la notion de "représentation"  ANFAL ou HALABJA  si l'on veut saisir celle de vérité ? L'œuvre d'art ne vit pas de son rapport plus ou moins adéquat au réel, mais des affects qu'elle produit  ; par exemple, les toiles de Munch ne représentent pas une forme de tristesse, mais produisent la tristesse. Et c'est peut-être parce qu'elle est productrice d'affects, et qu'elle est à elle seule un "monde", que l'œuvre d'art est belle. Dans ce sens, l’art d’Ismail Khayat passe les limites de la souffrance humaine .

C'est la grande difficulté des arts de notre époque. En fait, l'expérience unique de l'artiste kurde , vivant d'expérimentations, d'abstractions et d'intuitions le conduit à passer des étapes de "lisibilités" et de jugements de moins en moins personnelles. Il n'a plus la notion de bien/mal ou beau/laid car ce qu'il vit est au-delà d'une communication ordinaire: il absorbe et compresse par ses sens une réalité vécue habituellement comme des notions d'objets et de rapports tangibles. Or l'artiste kurde  travaille justement dans l'illimité, le potentiel et l'indescriptible. Il est porté à avoir une action de plus en plus qui le pousse à continuer une recherche encore "innommable". Mais qui pourra répondre  aux œuvres d’Ismail et verifier les masques qui correspondent á la vérité de 182.0000 kurdes  disparues ? Que représentent ces femmes sans bras, ces femmes qui sont  dans  les cercueils  dans les sous terrains ? Ces femmes et hommes qui sont déformés par la mort ?

Le facteur esthétique est souvent un élément confondu avec l'œuvre. Notre œil est habitué à une proportion et à des constantes d'équilibre communes aux humains, mais l'œuvre n'est pas faite pour être belle , mais pour trouver un point de rencontre entre ce que l'artiste  kurde Ismail a perçu comme une existence réelle possible, et le quotidien kurde  Anfal Halabja, Trajedia Kurda,

 

Dr Ali KILIC, Paris le 28-07-2006

 

ISMAIL  KHAYAT

Tel Mobile :00 940 770 157 55 12

e-mail :ismail_khayat2003@yahoo.com

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