Nous accusons …

 

Traduction: Jolanda Müller, Vienne

 

 

 
En 1894, l’officier français Alfred Dreyfus fut arrêté à Paris, accusé d’espionnage moyennant de fausses preuves, condamné à la prison perpétuelle et déporté à l’Ile du Diable. Autant ses origines juives que l’antisémitisme répandu en France à cette époque favorisèrent essentiellement sa condamnation. Quatre ans après, l’écrivain réputé dans le monde entier, Emile Zola, réagit à la condamnation de Dreyfus par la lettre ouverte « J’accuse ! ». Cette lettre qui suscita un écho incroyable en France et à l’étranger, contribua finalement à la réhabilitation complète de Dreyfus, à la restitution solennelle de ses distinctions militaires, à sa décoration par la Légion d’Honneur et à l’expression d’excuses officielles.
 
Cent ans exactement après l’arrestation d’Alfred Dreyfus, en 1994, on arrêta à Prague le Dr Yekta Uzunoglu, un Kurde qui, après ses études de médecine à Prague, avait établi sa résidence en Europe – en Tchéquie et en Allemagne. Il était membre actif de l’organisation Médecins sans Frontières où il aidait le peuple kurde menacé par la guerre et le génocide. Il participa à l’édition d’une grammaire kurde. Non seulement il traduisit en kurde une partie de la Bible mais également certaines œuvres de Karel Capek. Il édita des proverbes kurdes qu’il avait traduits en tchèque. Il a collaboré avec l’Institut kurde en France et devint co-fondateur de l’Institut kurde en Allemagne. En 1979, à cause de ses idées démocratiques, il a été expulsé de Tchécoslovaquie où il retourna en 1990.
Il était – et il l’est encore – un homme d’affaires couronné de succès. Il prépara et édita le livre « Perspectives économiques de la République tchèque ».
 
En 1994, le Dr Yekta Uzunoglu fut arrêté et accusé suite à la plainte déposée par un citoyen turc vivant en République tchèque sous un faux nom et employé comme indicateur par la police. Cet homme accusa le Dr Uzunoglu de l’avoir torturé et d’avoir limité sa liberté personnelle. S’y ajoutèrent encore les accusations de complot avec intention de donner la mort, puis celles de vol, de fraude et de détention d’armes sans autorisation. Le Dr Uzunoglu passa deux ans et demi en instruction. Trois autres Kurdes arrêtés et inculpés avec lui, dont un mourut peu après sa libération – sans doute suite aux mauvais traitements lors de sa détention.
 
Le Dr Uzunoglu avait été arrêté après avoir réussi à procurer des commandes s’évaluant à plus de 300 millions de Dollars à la République tchèque et après que d’anciens représentants du régime communiste avaient tenté avec insistance de l’en dissuader. Le Dr Uzunoglu a passé 30 mois (dont les 5 derniers avec l’accord explicite de la Cour suprême de la République tchèque) en détention préventive bien qu’aucune des inculpations absurdes n’ait été examinée ni documentée de façon sérieuse. Au cours de la procédure d’enquête, il y eut de nombreuses infractions à la loi sans qu’aucune des autorités surveillant l’enquête ne soit jamais intervenue.
 
Dès 1996, Pavel Dostal, membre du Parlement, avait fait remarquer par l’intermédiaire de la presse que par ce cas, la République tchèque risquait de déclencher un scandale international. A quatre reprises, les députés Jicinský, Dostál et Drápela ont interpellé à propos de cette cause au ministre de l’Intérieur et à celui de la Justice de la République tchèque. Dans une des réponses, le ministre de l’Intérieur reconnut même que des agents de police avaient torturé le Dr Uzunoglu. A cette même époque, la République Fédérale d’Allemagne décerna la citoyenneté allemande au Dr Uzunoglu – manifestement en signe de sympathie et de soutien – et lui en fit parvenir les documents dans sa prison tchèque.
 
Après 30 mois, le Dr Uzunoglu fut libéré de prison. Il ne retourna pourtant pas en Allemagne, pays dont il détenait désormais la nationalité, mais resta en République tchèque pour y mener à bonne fin sa lutte commencée il y avait tant d’années et pour obtenir pleine satisfaction de la part de la Justice tchèque. Les poursuites pénales ont été abandonnées le 25 septembre 2003 car « le droit de l’inculpé à un procès équitable mené dans un délai raisonnable, inscrit dans l’article 6 (1) de la Convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales » (signé par le juge Viteszlav Rasik) avait été violée. Le Dr Uzunoglu fit appel de ce jugement, ce qui fut reconnu comme recevable. C’est de plein droit qu’il exige du tribunal qu’on l’acquitte entièrement de ces accusations absurdes.
 
Notre Etat a fini par se couvrir de honte à tout jamais lorsqu’en janvier 2003 - la Justice étant à bout de ressources dans le cas Uzunoglu – on voulut, par l’intermédiaire du Ministère de la Justice, le transférer en Turquie pour clore la procédure. Or, la Turquie avait poursuivi ce Kurde depuis 1970 déjà, entre autres à cause de son engagement humanitaire au Kurdistan : on lui avait retiré son passeport turc et interdit l’entrée en Turquie.
 
Les efforts du Dr Uzunoglu ne visaient ni ne visent uniquement sa lutte personnelle. Il s’agit également de notre lutte pour la justice. Nous sommes persuadés que l’état de la justice et la pratique du pouvoir juridique caractérise le plus précisément  la situation d’ensemble qui règne dans un Etat - donc aussi dans le nôtre. Selon T.G.Masaryk, premier président de la Tchécoslovaquie, « la Justice, c’est les mathématiques de l’humanité ».
 
Nous aussi, simples citoyens, nous nous sentons responsables de la poursuite pénale scandaleuse du Dr Y. Uzunoglu. Depuis longtemps déjà, son cas a pris des dimensions dreyfusiennes, et il est grand temps de le mener à une fin rapide et équitable. Nous avons bien le droit de nous poser la question quelles sont les origines véritables de ce scandale judiciaire et des manquements de nos représentants officiels et politiques auxquels nous avions confié la direction de notre pays et qui, dans ce cas, nous ont entièrement déçus.
 
Voilà pourquoi
 
nous accusons les représentants de notre Justice, les procureurs concernés et les juges de toute instance compétente, le président de la Cour suprême et les procureurs généraux inclus – pour toute la période de 1994 à 2005 – d’avoir, en violant leurs droits et devoirs allégués, manqué à leur devoir au lieu de porter remède à la cause ;
 
nous accusons le Ministre de l’Intérieur de l’époque et celui de la Justice autant que le Premier ministre, tous responsables de leur pouvoir exécutif, d’avoir fait la sourde oreille à toutes les plaintes et les informations sur les infractions à la loi qui leur étaient parvenues par les lettres que le Dr Uzunoglu, secondé par nombre d’autres citoyens, avait écrit en détention préventive : ils ont omis de se servir de leurs pouvoirs garantis par la Constitution qui leur auraient permis d’examiner et d’éliminer toutes les irrégularités ;
 
nous accusons également les présidents du Parlement et du Sénat de la République tchèque de 1994 à 2005 d’être restés indifférents aux défauts essentiels et aux fautes graves commises par nos autorités et manifestes par la procédure du Dr Uzunoglu.
 
Toutes ces autorités des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire sont responsables du fait que le Dr Yekta Uzunoglu a passé 30 mois en prison et que la Justice tchèque a été incapable de résoudre ce cas dans une période de la durée incroyable de 12 ans.
 
En même temps, nous reprochons à ceux des journalistes qui, avides de sensations, ont fourni au public des informations déformées ou fausses, d’avoir, par cette façon d’agir, porté atteinte à la réputation du Dr Y. Uzunoglu et souillé leur propre honneur professionnel.
 
Quelles que soient les origines de ces manquements de la République tchèque, il est nécessaire de clore l’affaire du Uzunoglu dans les plus brefs délais, d’une part en lui adressant des excuses officielles et de l’autre en le remerciant de ne pas avoir abandonné sa lutte pour l’honneur, la liberté et la justice non seulement de sa propre personne mais aussi du pays qui est devenu sa seconde patrie.
 
La réhabilitation complète d’Alfred Dreyfus a mis 12 ans au total à se réaliser et eut lieu il y a 100 ans exactement, en 1906.
 
En ce septembre 2006, 12 ans auront passé depuis l’arrestation du Dr Yekta Uzunoglu. Nous n’aurons pas la certitude que la justice règne dans notre pays tant que le Dr Yekta Uzunoglu n’aura pas été complètement réhabilité et que notre République ne lui aura pas présenté officiellement et en bonne et due forme ses excuses pour les souffrances et l’injustice subies. Il n’y a que ces excuses qui pourront persuader les citoyens que ces pratiques et ces façons d’agir sont du passé et ne se reproduiront jamais.
 
L’exemple de la France, d’un grand pays, montre que cela est possible et correct. Les excuses des plus hauts représentants de la France présentées dans l’affaire Dreyfus sont devenues un symbole important de la grandeur de ce pays.
Frantisek Janouch, Tana Fischerova, Kveta Jechova, Karel Jech, Svatopluk Karasek, Jaroslav Koran, Dana Nemcova, Karel Schwarzenberg, Jirina Siklova, Libuse Silhanova, Venek Silhan, Jaromir Stetina, Petruska Sustrova
 
Prague, 3.3.2006
 
Contact: Frantisek Janouch, janouch@telia.com
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Traduction: Jolanda Müller, Vienne
 

 

 

 

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