Un tribunal tchèque condamne un Kurde de nationalité allemande malgré son innocence
Après un calvaire de presque 13 ans, il lutte toujours pour rétablir sa renommée
 

 

Sissy Danninger 

 

 
L'annonce de la sentence judiciaire et du montant de la peine fut un choc pour l'accusé, pour sa famille et ses amis - parmi eux le Comité tchèque de la Charte de Helsinki, la Fondation Charte 77, l'Action Courage, Amnesty International (ai), le Club PEN tchèque, sans oublier l'ex-président Vaclav Havel.
 
Le 29 mars 2007, le tribunal de l'arrondissement 4 de Prague condamna à 2 ans de prison avec 5 ans de sursis le Dr Yekta Uzunoglu (54), Kurde originaire de Turquie, domicilié en République Tchèque depuis les années 70 et ayant obtenu la citoyenneté allemande aux environs de 1995. Il a été reconnu coupable de crimes qu'il n'avait jamais commis. Son entière innocence avait même été confirmée, publiquement et en présence du tribunal, par sa prétendue victime.
 
Selon le condamné - médecin, activiste pour les Droits de l'Homme et écrivain - et selon ses amis, cette erreur judiciaire manifeste au sein de la jeune République Tchèque est tout à fait intentionnée et ne se limite pas au "cas individuel Uzunoglu". A leurs yeux, c'est un symptôme de l'héritage des anciens systèmes communistes de la police et de la justice qui n'ont toujours pas évolué.
 
Uzunoglu est décidé à poursuivre la lutte en vue d'obtenir ses droits, non seulement pour rétablir sa renommée et pour voir son innocence reconnue, mais aussi pour contribuer à rétablir la confiance publique dans les pouvoirs exécutif et juridique de sa seconde patrie. Si nécessaire, assure-t-il, il ira jusqu'à soumettre son cas à la Cour Européenne des Droits de l'Homme.
 
Son calvaire kafkaesque connut ses débuts en 1994 dans le cadre de la concurrence pour les investissements économiques tchèques à l'étranger. Homme d'affaires à l'époque, la firme tchèque Skoda lui demanda son intervention dans les négociations pour la construction d'une centrale hydroélectrique en Turquie. Il s'acquitta de cette mission avec succès. Pourtant, peu avant l'issue heureuse des pourparlers, un collaborateur de la firme concurrente Skoda-Export lui fit parvenir une menace.
 
Uzunoglu n'y prêta guère attention et poursuivit ses démarches jusqu'au 13 septembre 1994, jour où il fut arrêté et accusé de toute une série de crimes : "Torture, limitation de la liberté personnelle, conspiration pour meurtre, fraude économique, vol et détention illégale d'armes" - selon une "Déclaration officielle" qu'ai-Londres publia le 28 mars 2007, la veille du verdict. En tout cas, Uzunoglu dut passer 2 ans et demi en prison avant d'être libéré le 12 mars 1997. Jusqu'à présent, ai attend des "informations sur les détails des investigations" en réponse aux reproches d'Uzunoglu lui-même pour torture et mauvais traitements durant son incarcération.
 
Pendant qu'il se trouvait encore en instruction, cet ancien volontaire d'ai-Allemagne et de "Médecins sans Frontières" se vit accorder la citoyenneté allemande. On lui en fit parvenir les documents dans sa prison tchèque. Les unes après les autres, on laissa tomber la plupart des accusations par manque de preuves avant et peu après sa mise en liberté. Restaient pourtant celles de la torture et de la limitation de la liberté personnelle. Comme Uzunoglu désirait voir rétablie officiellement son innocence complète, il ne retourna pas en Allemagne mais resta.
 
Sa décision de ne pas quitter la République Tchèque ne fut pas ébranlée non plus quand le Ministère de la Justice tchèque essaya, en janvier 2003, de le transférer, lui et sa procédure, en Turquie - dans le pays-même d'où il avait fui début des années 70 à cause de persécutions pour son travail d'aide humanitaire aux Kurdes. Mais la manoeuvre échoua : les autorités turques se contentèrent de lui retirer son passeport et lui défendirent le passage de la frontière. Ceci est relaté dans une lettre ouverte publiée par ses amis en mars 2006, sous le titre "Nous accusons". Jusqu'à ce jour, 240 personnes y ont apposé leur signature, entre autres Vaclav Havel, Jelena Bonner, Karel Schwarzenberg et bon nombre d'autres citoyens tchèques inquiets.
 
Finalement - comme le documente ai -, le 25 juin 2004 furent ouverts à Prague les débats de l'appellation d'Uzunoglu. Le procès se prolongea de nouveau, car Göksel Otan, prétendue victime de la torture, manqua à plusieurs reprises de comparaître devant le tribunal. D'après les médias tchèques, ce citoyen turc avait, durant l'ère communiste, collaboré avec la police secrète. Il faut cependant reconnaître qu'en début d'octobre 2006, il se dédit des accusations qu'il avait proférées à l'origine et affirma qu'Uzunoglu ne l'avait ni kidnappé ni torturé et n'avait pas non plus été présent lors des tortures.
 
L'audience finale du tribunal fut ouverte le 27 mars 2007. Deux jours après, le juge Viteslav Rasik déclara Yekta Uzunoglu coupable.
 
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Les amis tchèques du Dr Yekta Uzunoglu et tous ceux qui le secondent sont profondément découragés puisque tous leurs efforts - grève de la faim incluse - dans cette lutte pour la justice ont été vains.
Voilà pourquoi, dès lors, ils demandent l'aide et le soutien de leur cause sur le plan international. Il est possible d'aider en publiant cette information, en la transmettant à des amis, en prenant contact avec des personnalités des élites tchèques de la politique et de la justice par voie officielle ou informelle ...
 
Prague, Vienne, mai 2007
Sissy Danninger
Journaliste free-lance
Vienne
danninger2@hotmail.com
 
Pour plus d'informations:
Prof. Dr. Frantisek Janouch, président, Fondation Charte 77
janouch@telia.com
 
Dr. Yekta Uzunoglu
info@uzunoglu.info
 
Traduction : Jolanda Mueller, Vienne
 

 

 

 

 

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